Chemins ardus et vent de liberté à Koh Rong

Un départ compliqué

Koh Rong a été une sacré surprise. Il faut le dire, après mes quelques jours déconnectés de tout sur l'île voisine Koh Rong Samloem, je m'attendais désormais à une expérience pas vraiment étonnante de la grande île. Mais j'ai eu tord, c'était bien plus que des vacances sur une île paradisiaque. C'était décider sa propre manière de vivre à 200% chaque journée. Mais aussi une vraie leçon de vie.

Au départ de Phnom Penh, dans un mini bus plutôt confortable pour le prix, nous entamons 5h de trajet assis, collés serrés. C'est le coût, pour pouvoir passer quelques jours sur les superbes îles cambodgiennes. Direction Sihanoukville, ville portuaire de passage inondée de touristes allant ou revenant des îles proches.

Notre petite chambre chez notre hôte nous attendait, avec son ventilateur et quelques barres de céréales à régler à l'accueil. Les chambres d'hôtes étaient entourées de terrains vagues, de maisons inhabitées, et d'une grande avenue sans trop de passage. Quelques minutes après notre arrivée, le courant saute, d'un coup. Plus de ventilateur. Une chaleur étouffante, et nous deux commençant à avoir le ventre qui gargouille. Nous entamons une sortie nocturne et nous remarquons que l'électricité n'avait pas coupé qu'à la résidence, mais dans une bonne partie du quartier. Epuisés du trajet de la journée, en essayant d'éviter les chiens dangereux aboyant, les trous dans la route et les tuktuks à peine éclairés, nous trouvons au bout de 15min de marche un seul grand espace éclairé où du Beyonce résonnait et où il semblait servir des plats chauds.

 

 

Les yeux des cambodgiens se tournèrent sur nous, seuls européens du lieu. C'est avec le sourire et l'air léger de pouvoir écouter une chanson américaine, que nous commandons un petit plat de riz et crevettes qui aura sauvé nos ventres affamés, et notre soirée.

Le lendemain matin, l'adorable responsable du 7Star Guesthouse nous a réservé nos billets pour Koh Rong. Pour 20$ chacun, on a pu profiter de la navette de la résidence jusqu'au port et de l'aller-retour en bateau. Certains blogs disent qu'on ne peut pas réserver d'auberge sur internet pour Koh Rong/Koh Rong Samloem, mais c'est faux, j'ai toujours pu passer par Booking et étendre la durée de mon séjour une fois sur place si besoin.

Au milieu d'une cinquantaine de touristes se bousculant sur les quais pour trouver leur bonne compagnie de bateau, nous étions là, muets, à essayer de deviner de quel pays européen pouvait bien venir le brun au gros sac Quechua devant nous ou la petite blonde et son Lonely Planet à la main.

Au bout d'une petite heure de bateau et quelques stops pour déposer les passagers aux quatre coins de l'île, le conducteur crie "Kao Tui" et nous découvrons notre paradis.

Réveil tout en douceur et préparation de l'exploration

 

 

Je m'habituais très vite à cette nouvelle expérience. Cela faisait même pas 24h que nous étions sur l'île et j'en avais déjà pris plein les yeux.
Une eau claire bleutée, chaude même à 20h, un ciel doux, un vent chaud, un sable fin. Le cadre était idyllique. Et malgré les nombreux touristes, ça faisait du bien de pouvoir se faire des amis d'un soir, des copains de Frisbee,  d'observer le coucher de soleil dans l'eau, faire de la balançoire sur la plage ou de pouvoir profiter de cocktails et pizza à 9$ le tout les pieds dans le sable sous les palmiers. En plus, notre cabane, aussi rustique qu'elle soit avec ses geckos, fourmis et serpents qui rodent sous les planches de bois, était cachée dans une jungle tranquille où l'on pouvait profiter de ses sons dans le hamac accroché sur la terrasse. Il fallait s'attendre à de nombreuses coupures d'électricité pendant des heures, des douches froides et pas d'internet pendant plusieurs jours parfois, mais je prenais tout ça les bras grands ouverts.

J'étais pas non plus sur Koh Rong par hasard. Une connaissance que j'ai rencontré à Phnom Penh m'a longuement parlé de Koh Rong, des histoires de l'île et aussi des nombreux jeux TV d'aventure qui se sont tournés sur les plages, dont notre fameux Koh Lanta. Il m'avait parlé des installations que les productions américaines et roumaines ont laissé à l'abandon sur l'île et de tous les décors complètement bidon. J'ai toujours été fasciné par "l'envers du décor" et avec quelques unes de ses indications (peu précise je puis dire), je me suis promis de me lancer à la quête des "backstages" de Koh Lanta et autres Survivor internationaux une fois sur l'île.

Après la recherche de la location du scooter le moins cher de la plage et d'un masque-tuba la veille, nous nous préparons pour cette journée d'exploration : deux grosses bouteilles d'eau fraiches dans le sac, GoPro, appareil photo, serviette et maillot de bain, téléphone..  Je mourais d'impatience de découvrir l'île entière sans vraiment savoir à quoi m'attendre. J'avais ma quête en tête et l'espoir de tomber sur des restes de jeux. Ce que je ne savais pas, c'est que j'allais sûrement me souvenir de ce 7 mars 2018 toute ma vie.

Ce jour inoubliable

Pas rassurée, je troque mon passeport contre le gros scooter blanc du loueur cambodgien. Il est lourd, dur à manier mais l'essence est au max et il a l'air de bien fonctionner. Forcément, on part qu'avec un seul casque. Habitude cambodgienne !

On commence à rouler, sur cette plage qu'on commence à connaître, slalomant entre les touristes déjà debout, ceux n'ayant pas fait la fête la veille. On traverse différents campements, différentes terrains d'auberges de jeunesse. On roule à toute vitesse pour éviter les chiens aboyant qui nous courent après. Il n'y a pas de routes, mais seulement des chemins de sable mal dessinés et ses rochers à peine enterrés. On se plante dans le sable au moins 2-3 fois, des touristes et des cambodgiens nous viennent en aide pour pousser le lourd engin hors du sable. L'irritation monte et je commence à me demander comment cette journée va tourner.

En direction de la Long Beach, comme notre carte l'indique, on arrive enfin sur une route en terre cabossée. Longeant de près la mer, nous nous arrêtons pour profiter du paysage exceptionnel. Une plage au sable fin blanc, complètement vide de touristes, s'étendait sur des kilomètres enlaçant une eau chaude cristalline. Je n'avais jamais vu une plage aussi belle, elle dépassait tout ce que j'avais déjà connu, au Sri Lanka, en NZ, même en Australie.

Et puis au moment où nous mettons les pieds dans le sable, ce moment où je m'accroupi pour faire couler le sable entre mes doigts, je vois l'horreur. La face cachée qu'on ne vous montrera jamais sur les cartes postales, qu'on ne postera jamais sur Instagram ou qu'on ose pas parler. Des milliers de déchets nous entouraient. Malgré l'eau claire et propre, la plage était polluée comme je ne l'avais jamais vu. Mon coeur se serre une première fois et même si je n'étais pas vraiment surprise après mon expérience écologique traumatisante à Phnom Penh, je plonge dans l'eau comme pour me laver de ce que j'avais touché. Je profite de ce moment de détende dans une eau pure et un paysage incroyable.

En sortant, je reviens vite à la réalité. Il n'y avait personne à l'horizon, seulement quelques cambodgiens discutant sur un quai au loin et il n'y avait aucune poubelle. Aucun moyen de faire disparaitre ces bouteilles, canettes et boites en polystyrène. Je me demandais comment toute cette horreur avait pu arriver ici sans que personne ne fasse quelque chose. Je me senti coupable. Coupable de me trouver ici, coupable face à notre planète, coupable et responsable pour tous ces gens qui ont pu agir comme cela et surtout coupable de ne pouvoir rien faire. Impuissante. J'essayais de déplacer quelques bouteilles pour en faire un tas mais à quoi bon, personne ne les enlèverait.

Nous reprenons la route et traversons un premier petit village. En faite, ce n'était rien d'autre qu'un grand campement de cambodgiens vivant sur et sous des taules, des abris en bois et en bâche. Les enfants jouent dans la terre, les hommes font la sieste et des femmes vaguent à leur occupations. Devant cette scène désolante, mon coeur se serre de nouveau et je me sens mal de passer en scooter devant ces gens vivant dans la misère. Mais le pire, c'est que quelques mètres plus loin se dessinait un hôtel resort luxieux, où des touristes étaient allongés sur des chaises longues entre quelques arbres en retrait de la plage. Le luxe a un prix, et je crois bien que les habitants de Koh Rong le payait. Bon dieu, ça allait être la journée où les moments de culpabilité s'enchainaient ?

On longe la plage et la lisière de la forêt, moi toujours à l'affut des restes de décors. J'étais déterminée à trouver quelque chose. On arrive au petit village de Sok San. On tourne et retourne, on explore les environs, jusqu'à décider qu'on y arriverai peut être mieux à pied. C'était immense, la lisière était immense, tout comme la jungle derrière. Je faisais de mon mieux pour rester à l'affut de tous les détails, premièrement pour ne pas se perdre mais aussi pour arriver à ma quête. On marche sous une chaleur terrible, on a faim et soif. J'aperçois quelques singes perchés, secouant les branches mais aucune trace de ce que j'espérais tant trouver. C'était sensé être là. L'hôtel qui logeait les productions des jeux était à deux pas, mais il était hors de question de s'engouffrer dans la jungle. Surtout pas à Koh Rong...

Il est presque 13h, on décide d'essayer de rejoindre le village de pécheurs Prek Sway, pour se restaurer. Il nous restait un fond d'eau (chaude) dans nos bouteilles et nous n'avons pas manger depuis 8h du matin. Sauf que la route est plus longue et fastidieuse que nous indiquait la carte. Après toutes mes émotions de ce matin, ça ne pouvait forcément pas s'arrêter là.

On enchaîne les cailloux, les montées, les descentes dangereuses, les pontons construits avec 2 planches de bois, la jungle, les camps de mafieux aux champs qui brûlent et des rencontres pas toujours aimables. On s'enfonce 100x dans le sable, on se trompe de route, on fait demi-tour, on pousse et repousse le scoot, le ventre vide et la gorge sèche. On prie et on serre fort le guidon à chaque ponton pour ne pas tomber dans le fossé, pour pas que la planche de bois ne cède. On regarde l'essence diminuer, notre montre tourner, c'est clairement la galère, la colère, la frustration, et l'épuisement.

Il est 15h lorsque nous atteignons Prek Sway. Le sable nous engouffre jusqu'aux chevilles, impossible de faire autrement que de pousser le scooter entre les poules qui défilent dans le village et les regards méfiants. L'endroit, aussi perdu et magnifique qu'il soit, n'est pas touristique du tout.

On arrive à dénicher une cabane où une dame âgée semble vendre quelques trucs d'épicerie. La seule nourriture qu'on arrive à se mettre sous la main pour notre déjeuner sont deux paquets de Oreo qu'on avale sans attendre et une recharge d'eau fraiche. On ne perd pas de temps, le village semble ne pas apprécier les visiteurs et en comparant notre plage touristique au sud de l'île, j'ai tout de suite compris leur besoin de garder Prek Sway secret, leur petit paradis sur pilotis. De jeunes cambodgiens nous aident à ressortir du village en poussant notre scooter et nous montrant la route. Je leur offre mes quelques Oreo restant pour les remercier.

On reprend la route inverse, un peu plus en forme, direction Coconut Beach. On roule à tout allure, sûrs de nous, déterminés à ne plus se laisser abattre par la chaleur, les pontons en bois et le sable nous ensevelissant les roues. La route est de nouveau en terre, plus claire, on roule vite, on n'est plus attentif, jusqu'à rouler sur une pierre, et c'est l'accident. Le scooter glisse, nous échappe, nous tombons tous les deux sur la gauche à la renverse, les pierres et la terre chaude nous déchirant les genoux, les mains, les bras. Un peu sous le choc, on s'entraide à se relever et à essuyer quelques larmes. C'est les mains en sang que nous arrivons malgré nous à la plage, où quelques touristes se baignaient et faisaient de la balançoire dans l'eau. L'amertume est extrême. Ce n'est clairement pas la journée que j'avais prévue. Mais en disant ça tout haut, j'essaye de sourire : "C'est l'aventure, merde! ".

On se baigne pour se remettre de nos émotions et je nous colle quelques pansements trainant dans mon sac. C'est le moment de souffler un bon coup, je crois. On rehausse le scooter, direction notre plage, retour à l'auberge, avec un arrêt sur la Long Beach pour espérer voir le plancton scintiller dans la mer la nuit.

Il doit être environ 18h, un soleil orangé nous accompagne toute la route jusqu'à son dernier souffle de la journée. Les cheveux au vent, l'air chaud caresse mes joues, le sourire aux lèvres, le coucher du soleil est magique et brille dans mes yeux, j'en perd pas une miette. J'étends mes bras vers le ciel, laissant mes doigts flotter dans l'air, adressant quelques signes de la mains au cambodgiens que nous croisons en scooter, et je remercie la vie de m'avoir fait vivre toutes ces péripéties aujourd'hui, aussi pénibles qu'elles ont été sur le moment.

La route de terre se fait moins longue qu'à l'aller. Le ciel orangé s'assombrit et c'est dans la pénombre que nous atteignons Long Beach. Même spot qu'au matin, les pieds dans l'eau chaude et les yeux rivés au large, nous attendons que le plancton s'illumine. Il fait nuit noire depuis plusieurs minutes, mais toujours pas de plancton. Quelques bateaux au loin ont surement plus de chance que nous. On nous avait prévenu de toute façon, pour quelque chose comme 30$, on pouvait passer la journée sur un bateau avec d'autres touristes à se baigner au bord des plages de l'île, manger un barbecue et observer le plancton le soir en milieu de mer.

Il est 20h, pas de plancton et encore 20 grosses minutes à rouler avant de rentrer au village. On embarque dans la nuit noire sur la route mi-terre mi-sable, même galère qu'à l'aller mais dans le noir.

Épuisés, la route parait interminable. Le phare avant éclaire à peine et il y a toujours ces fichus cailloux pour nous compliquer la route. On arrive enfin, en vie, entiers, vidés en émotions.

Je ne savais pas à quoi m'attendre en partant le matin, j'étais fixée dans ma découverte des backstages des Survivors du monde entier, mais peut être que c'était pas ça le plus important à découvrir. J'aurai vu des plages magnifiques mais j'aurai surtout appris à relativiser, à surmonter mes peurs, ma colère et mes frustrations. J'ai pris par la gueule la détresse écologique et humaine et merde, ça fait réfléchir.

Peut-être que c'est censé être comme ça les voyages... Tu t'en vas en quête de quelque chose dont tu as une vague idée, tu te fixes dessus sans pas forcément réussir à le trouver, mais à l'arrivée avec un peu de recul, tu te rends compte que tu as récolté bien autre chose de plus important : des valeurs, des changements d'état d'esprit, une ouverture et des rencontres.

 

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